10 décembre 2017

Chapitre 4: Le pré aux étoiles

En s'approchant du pré aux étoiles, nos deux bambins en plein vol commencèrent à craindre le choc de l'atterrissage. Mais à peine avaient-ils le temps d'y penser que leurs petons étaient déjà posés sur le coton velouté et scintillant du pré. C'était comme si la luminosité qui les baignait avait supprimé le poids de leur corps et les premiers pas leur procuraient un sentiment de légèreté jubilatoirement étrange. Fouler des pieds le pré aux étoiles n'était comparable à rien de connu sur terre. C'était même plus fantastiquement doux encore que la laine fraîchement coupée des moutons de sa grand-mère où Annelise aimait à se vautrer. C'était même à se demander comment ils faisaient pour ne pas passer à travers, mais quelque chose les portait et les accueillait à bras ouverts sur ce sol brumeux. Annelise poussa un cri de joie et se mit à faire des gambades. Petit-Pierre aussi n'avait jamais ressenti une sensation pareille et se jeta à plat ventre pour s'abandonner dans le velours moelleux du pré qui l'enveloppa avec bienveillance.

Monsieur Bourdon, de son côté, prudent comme il était, gardait sa contenance et jetait un regard à la ronde. Ils avaient atterri près du pupitre finement sculpté dans une matière qu’il n’arrivait pas à déterminer. D’ailleurs, tout le mobilier ici était fait de cette matière : les myriades de rangées de tables bien alignées devant le pupitre, les chaises assorties à chaque table ou alors cet étrange cadre vide qui flottait en l’air derrière le pupitre, encadrant une portion de l’immensité noire de l’espace. A droite du pupitre pendouillait cette corde épaisse qu'ils avaient vue depuis le ciel avant d'atterrir. Elle semblait accrochée à l'infini de l'espace autour d'eux et elle piquait particulièrement la curiosité des enfants. Surtout Annelise aurait tellement aimé savoir à quoi elle pouvait bien servir. Mais le petit hanneton préférait se concentrer sur le pupitre. On aurait dit qu’il était fait de sable ; pas d’un sable ordinaire comme on en trouve sur les plages, mais d’un sable qui brillait d’or et de diamants et qui paraissait si fin qu’on arrivait à peine à distinguer les grains. Et pourtant, leur halo apaisant laissait deviner la forme parfaite de chaque grain. Monsieur Bourdon avait du mal à décoller son regard tellement la beauté de cette matière l’hypnotisait. Il fut vite rejoint par Petitpierre et Annelise qui se sentaient pareillement fascinés par cette vision.

« Qui est là ? » Cette exclamation pleine d’autorité déchira soudainement le silence contemplatif de nos trois héros qui tressaillirent de surprise, puis cherchèrent l’origine de cette voix. « Non mais qui ose donc… ?! » Leurs regards se tournèrent vers la petite colline où menait le chemin qui partait du pupitre. L’instant d’après apparut derrière l'arrête de la colline une tête coiffée d’un long bonnet de nuit à pompon, aussitôt complétée d’un corps drapé dans une longue robe de chambre à gros boutons dorés, puis de pieds chaussés de pantoufles à pointe relevée et terminée par un pompon. Quelle apparition saugrenue cet homme qui semblait tout droit sorti du lit et qui trottait vers eux d’un pas déterminé. Il était de petite taille, assez corpulent et parlait d’une voix grave qui n’admettait aucune contradiction. Son visage était rond et rouge, encerclé de bouclettes de la même couleur que le sable magique du pupitre et ses yeux brillaient de la même lueur bienveillante que le pré tout entier. Le pompon de son long bonnet de nuit pendouillait derrière son dos au rythme de ses pas qui l’avaient déjà rapproché à quelques mètres des enfants. « Mais, ça alors !!! », s’exclama-t-il, « Mais qui êtes-vous et comment êtes vous arrivés ici, saperlipopette ? ». Il fixa Annelise et Petitpierre à tour de rôle, mais ne semblait pas avoir remarqué notre hanneton préféré. « Mais c’est impossible ! Des enfants ici ?? » Il s’arrêta net et dévisageait le frère et la sœur.

Annelise, peu rassurée par ce personnage à la mine renfrognée, fit un grand pas vers Monsieur Bourdon pour lui prendre sa main. A peine avait-elle touché la sienne que Monsieur Bourdon frissonna et la retira rapidement par réflexe. Annelise le regarda, déconcertée. Elle ne comprenait pas très bien l’inconfort du hanneton, mais elle préférait ne pas l’embarrasser davantage. Monsieur Bourdon resta immobile et raide comme une colonne. Il n’en était pas fier, mais il avait peur. Peur de quoi, vous allez me demander ? Et bien peur d’avoir de la peine ! Voyez-vous, avec la douleur des événements tragiques de sa vie, Monsieur Bourdon avait égaré dans les cachots de son cœur l'étincelle de la joie qui s'embrase lorsque l'on voit la beauté du monde, lorsque l'amour nous sourit ou qu’un enfant nous prend par la main. Il avait peur de souffrir s'il ouvrait trop grand cette partie de son cœur, tellement elle était sensible, tellement elle était vulnérable. Malheureusement, cela l’empêchait aussi de reconnaître que l'affection et la confiance qu'Annelise lui témoignait, étaient parfaitement sincères.

Mais le regard de ce drôle de personnage avec son bonnet et ses pantoufles à pompon était tendu comme la flèche sur la corde de l'arc et ne leur laissait aucun temps pour l'embarras. Mr Bourdon fit un pas en avant et tendit sa patte droite pour saluer l'homme aux pompons d'une voix qu'il voulait la plus assurée possible:
« Bonjour, cher Monsieur, je me présente, je m'appelle Mon...»
« Monsieur Bourdon ! », s'exclama l'homme aux pompons, « et bien, ça alors ! Je n'y croyais plus ! »
Annelise et Petitpierre se fixèrent, les yeux grands ouverts et les sourcils haussés d'étonnement. L'homme aux pompons connaissait Monsieur Bourdon !? Comment était-ce possible ? Leurs regards incrédules rebondissaient entre l'hanneton et l'homme aux pompon.
« V... vous savez qui je suis ? », balbutia Monsieur Bourdon avec une voix qui faisait écho aux yeux écarquillés des enfants sans pour autant cacher une pointe de méfiance.
L'homme aux pompons ne répondit même pas à la question tellement il était occupé à scruter les deux enfants d'un regard ébahi, soulagé et sévère à la fois. Il s'approcha d'eux pour faire le tour en les examinant de droite, puis de gauche, son index posé droit contre ses lèvres, son pouce calé sous le menton comme pour réfléchir intensément, puis il revint se planter devant eux avec une mine où l'on ne savait pas très bien quelle humeur on devait y lire. Annelise avait pris la main de son grand frère cette fois, qui lui, bien sûr, avait bien l'intention de protéger sa petite soeur. Il fit un pas téméraire en avant et lança:
« Nous n'avons pas peur de vous, Monsieur aux pompons ! »
L'esquisse d'un sourire balaya furtivement les lèvres du Monsieur et avec une soudaine légèreté amusée dans sa voix, il s'exclama :
« Onérius ! »
« Pardon ? », firent nos trois voyageurs en choeur.
« Je ne m'appelle pas Monsieur aux pompons, je vous prie. Mon nom est Onérius. »
« Et bien, nous n'avons pas peur de vous, Onérius. », reprit Petitpierre
« Et bien, c'est ce que nous allons voir ! De toute façon, il est l'heure... »
D'une secousse brusque, il se retourna sur ses talons, marcha droit jusqu'au pupitre et saisit la grosse corde dorée qui pendouillait à sa droite. L'estomac d'Annelise se tordait de curiosité lorsqu'elle vit l'homme aux pompons tirer avec force sur cette corde étrange. De quoi pouvait-il bien être l'heure ? Et pourquoi avait-il dit « C'est ce que nous allons voir » ? Et qui était-il au juste ce Monsieur au Pompon ? Et quel drôle de nom Onérius...