10 décembre 2017

Chapitre 4: Le pré aux étoiles

En s'approchant du pré aux étoiles, nos deux bambins en plein vol commencèrent à craindre le choc de l'atterrissage. Mais à peine avaient-ils le temps d'y penser que leurs petons étaient déjà posés sur le coton velouté et scintillant du pré. C'était comme si la luminosité qui les baignait avait supprimé le poids de leur corps et les premiers pas leur procuraient un sentiment de légèreté jubilatoirement étrange. Fouler des pieds le pré aux étoiles n'était comparable à rien de connu sur terre. C'était même plus fantastiquement doux encore que la laine fraîchement coupée des moutons de sa grand-mère où Annelise aimait à se vautrer. C'était même à se demander comment ils faisaient pour ne pas passer à travers, mais quelque chose les portait et les accueillait à bras ouverts sur ce sol brumeux. Annelise poussa un cri de joie et se mit à faire des gambades. Petit-Pierre aussi n'avait jamais ressenti une sensation pareille et se jeta à plat ventre pour s'abandonner dans le velours moelleux du pré qui l'enveloppa avec bienveillance.

Monsieur Bourdon, de son côté, prudent comme il était, gardait sa contenance et jetait un regard à la ronde. Ils avaient atterri près du pupitre finement sculpté dans une matière qu’il n’arrivait pas à déterminer. D’ailleurs, tout le mobilier ici était fait de cette matière : les myriades de rangées de tables bien alignées devant le pupitre, les chaises assorties à chaque table ou alors cet étrange cadre vide qui flottait en l’air derrière le pupitre, encadrant une portion de l’immensité noire de l’espace. A droite du pupitre pendouillait cette corde épaisse qu'ils avaient vue depuis le ciel avant d'atterrir. Elle semblait accrochée à l'infini de l'espace autour d'eux et elle piquait particulièrement la curiosité des enfants. Surtout Annelise aurait tellement aimé savoir à quoi elle pouvait bien servir. Mais le petit hanneton préférait se concentrer sur le pupitre. On aurait dit qu’il était fait de sable ; pas d’un sable ordinaire comme on en trouve sur les plages, mais d’un sable qui brillait d’or et de diamants et qui paraissait si fin qu’on arrivait à peine à distinguer les grains. Et pourtant, leur halo apaisant laissait deviner la forme parfaite de chaque grain. Monsieur Bourdon avait du mal à décoller son regard tellement la beauté de cette matière l’hypnotisait. Il fut vite rejoint par Petitpierre et Annelise qui se sentaient pareillement fascinés par cette vision.

« Qui est là ? » Cette exclamation pleine d’autorité déchira soudainement le silence contemplatif de nos trois héros qui tressaillirent de surprise, puis cherchèrent l’origine de cette voix. « Non mais qui ose donc… ?! » Leurs regards se tournèrent vers la petite colline où menait le chemin qui partait du pupitre. L’instant d’après apparut derrière l'arrête de la colline une tête coiffée d’un long bonnet de nuit à pompon, aussitôt complétée d’un corps drapé dans une longue robe de chambre à gros boutons dorés, puis de pieds chaussés de pantoufles à pointe relevée et terminée par un pompon. Quelle apparition saugrenue cet homme qui semblait tout droit sorti du lit et qui trottait vers eux d’un pas déterminé. Il était de petite taille, assez corpulent et parlait d’une voix grave qui n’admettait aucune contradiction. Son visage était rond et rouge, encerclé de bouclettes de la même couleur que le sable magique du pupitre et ses yeux brillaient de la même lueur bienveillante que le pré tout entier. Le pompon de son long bonnet de nuit pendouillait derrière son dos au rythme de ses pas qui l’avaient déjà rapproché à quelques mètres des enfants. « Mais, ça alors !!! », s’exclama-t-il, « Mais qui êtes-vous et comment êtes vous arrivés ici, saperlipopette ? ». Il fixa Annelise et Petitpierre à tour de rôle, mais ne semblait pas avoir remarqué notre hanneton préféré. « Mais c’est impossible ! Des enfants ici ?? » Il s’arrêta net et dévisageait le frère et la sœur.

Annelise, peu rassurée par ce personnage à la mine renfrognée, fit un grand pas vers Monsieur Bourdon pour lui prendre sa main. A peine avait-elle touché la sienne que Monsieur Bourdon frissonna et la retira rapidement par réflexe. Annelise le regarda, déconcertée. Elle ne comprenait pas très bien l’inconfort du hanneton, mais elle préférait ne pas l’embarrasser davantage. Monsieur Bourdon resta immobile et raide comme une colonne. Il n’en était pas fier, mais il avait peur. Peur de quoi, vous allez me demander ? Et bien peur d’avoir de la peine ! Voyez-vous, avec la douleur des événements tragiques de sa vie, Monsieur Bourdon avait égaré dans les cachots de son cœur l'étincelle de la joie qui s'embrase lorsque l'on voit la beauté du monde, lorsque l'amour nous sourit ou qu’un enfant nous prend par la main. Il avait peur de souffrir s'il ouvrait trop grand cette partie de son cœur, tellement elle était sensible, tellement elle était vulnérable. Malheureusement, cela l’empêchait aussi de reconnaître que l'affection et la confiance qu'Annelise lui témoignait, étaient parfaitement sincères.

Mais le regard de ce drôle de personnage avec son bonnet et ses pantoufles à pompon était tendu comme la flèche sur la corde de l'arc et ne leur laissait aucun temps pour l'embarras. Mr Bourdon fit un pas en avant et tendit sa patte droite pour saluer l'homme aux pompons d'une voix qu'il voulait la plus assurée possible:
« Bonjour, cher Monsieur, je me présente, je m'appelle Mon...»
« Monsieur Bourdon ! », s'exclama l'homme aux pompons, « et bien, ça alors ! Je n'y croyais plus ! »
Annelise et Petitpierre se fixèrent, les yeux grands ouverts et les sourcils haussés d'étonnement. L'homme aux pompons connaissait Monsieur Bourdon !? Comment était-ce possible ? Leurs regards incrédules rebondissaient entre l'hanneton et l'homme aux pompon.
« V... vous savez qui je suis ? », balbutia Monsieur Bourdon avec une voix qui faisait écho aux yeux écarquillés des enfants sans pour autant cacher une pointe de méfiance.
L'homme aux pompons ne répondit même pas à la question tellement il était occupé à scruter les deux enfants d'un regard ébahi, soulagé et sévère à la fois. Il s'approcha d'eux pour faire le tour en les examinant de droite, puis de gauche, son index posé droit contre ses lèvres, son pouce calé sous le menton comme pour réfléchir intensément, puis il revint se planter devant eux avec une mine où l'on ne savait pas très bien quelle humeur on devait y lire. Annelise avait pris la main de son grand frère cette fois, qui lui, bien sûr, avait bien l'intention de protéger sa petite soeur. Il fit un pas téméraire en avant et lança:
« Nous n'avons pas peur de vous, Monsieur aux pompons ! »
L'esquisse d'un sourire balaya furtivement les lèvres du Monsieur et avec une soudaine légèreté amusée dans sa voix, il s'exclama :
« Onérius ! »
« Pardon ? », firent nos trois voyageurs en choeur.
« Je ne m'appelle pas Monsieur aux pompons, je vous prie. Mon nom est Onérius. »
« Et bien, nous n'avons pas peur de vous, Onérius. », reprit Petitpierre
« Et bien, c'est ce que nous allons voir ! De toute façon, il est l'heure... »
D'une secousse brusque, il se retourna sur ses talons, marcha droit jusqu'au pupitre et saisit la grosse corde dorée qui pendouillait à sa droite. L'estomac d'Annelise se tordait de curiosité lorsqu'elle vit l'homme aux pompons tirer avec force sur cette corde étrange. De quoi pouvait-il bien être l'heure ? Et pourquoi avait-il dit « C'est ce que nous allons voir » ? Et qui était-il au juste ce Monsieur au Pompon ? Et quel drôle de nom Onérius...

20 juin 2017

Chapitre 3: En route

“Ça alors!”, s'exclama le hanneton de la famille des Zourdon, arrêtant subitement son jeu de contrebasse, ce qui perturbait la bonne mesure du concert que les autres hannetons tenaient sous le châtaignier tous les soirs. “Regardez donc tous là-haut”, dit-il à ses compères mécontents de devoir interrompre leur jeu. Mais puisque les hannetons sont curieux par nature, ils regardèrent tous dans la direction où pointait l'archet de Monsieur Zourdon. Il faut le dire, le spectacle qui s'offrait à leurs yeux ébahis n'était pas des plus ordinaires: deux enfants en plein vol derrière un hanneton qui jouait du violon en chantant. “Ce gros Monsieur Bourdon! A-t-il donc enfin réussi à trouver des enfants prêts à l'accompagner sur la lune ?”, commenta Monsieur Gourdon, un autre contrebassiste. “Allons-y les hannetons, continuons de jouer en son honneur.”, proposa Madame Fourdon, qui jouait le tuba et qui avait toujours été très émue par le sort de la famille des Bourdons. Alors tous ensemble, ils reprenaient leur mélodie en honneur à Monsieur Bourdon, qui était déjà bien trop haut dans les airs pour que la mélodie lui vînt aux oreilles.
Les chemises de nuit des enfants flottaient au gré du vent hivernal qui, très étrangement, ne leur causait aucune sensation désagréable de froid. Ceci dit, Annelise et Petit-Pierre étaient beaucoup trop concentrés sur leur vol pour s'en étonner. Ils ont d'ailleurs failli heurter de plein fouet un couple de papillons de nuits qui se regardaient amoureusement dans les yeux sans faire attention où ils volaient.
Monsieur Bourdon les devança toujours, le violon coinçé sous sa nuque, chantant infatiguablement l'air de vol en maintenant le cap sur la lune. Bientôt ils allaient passer au dessus du grand lac à l'orée de la forêt. L'eau muette était noire comme de l'encre et reflétait les rayons argentés de la lune. Les grosses carpes qui habitaient dans ce lac regardaient avec étonnement à travers l'eau vers le ciel. “Oh”, pensa grand-père Carpe, “Quels drôles de canards qui volent dans le ciel ce soir.” Il prenait tout ce qui volait pour des canards! La petite biche Minouche qui habitait à côté du lac avec sa maman, était tout aussi intriguée par ce qui volait là-haut: “Regarde, maman, elles sont étranges ces chauves-souris dans le ciel.” Mais la maman reconnut immédiatement le hanneton Bourdon. Elle avait l'ouïe fine et elle entendait tout ce qui se racontait dans la forêt. “Mais non, ma chérie, c'est le hanneton Bourdon qui vole jusqu'à la lune avec deux enfants.”
– “Ils veulent la manger la lune?”, demanda Minouche, ingénue. Elle pensait vraiment qu'on puisse la manger, car la lune ressemblait beaucoup aux fleurs qu'elle mangeait. “Mais non, on ne peut pas manger la lune, Minouche.”, répondit la mère en n'ajoutant rien, puisque sa fille était encore bien trop petite pour comprendre la fameuse histoire de la patte d'hanneton et du méchant géant qui devint l'Homme de la lune.
Monsieur Bourdon, Petit-Pierre et Annelise volaient toujours plus vite et toujours plus haut. La maison, la forêt et le lac étaient loin loin en-dessous de leurs pieds. Ils volaient tellement haut qu'on pouvait déjà voir les collines qui mènent à la grande chaîne de montagnes qui se trouvait enlacée par des volutes soyeuses de brouillard scintillant de milliers de petites paillettes d'argent. Et puis c'était toute la terre qui s'étendait sous eux, incommensurablement profonde, dans la nuit noire et silencieuse, avec tous ses pays et ses mers, notre chère mère la terre profondément endormie.
Le coeur des enfants battait la chamade, mais ils gardaient vaillament leurs bras écartés et ne faisaient aucun faux mouvement. Monsieur Bourdon chantait toujours sa chanson. C'était très étrange de voir les étoiles depuis là-haut. Elles n'étaient pas comme quand on les voit depuis son jardin. On aurait dit qu'ils avaient des petits visages gentils, aux yeux rieurs, bordés de petites bouclettes argentées. Plus ils s'éloignaient de la terre et s'enfonçaient dans le vaste espace céleste, plus il y avait d'étoiles. Depuis la terre, on ne pouvait voir que les grandes, mais ici-haut il y en avait mille fois plus, des plus petites jusqu'aux plus grandes. Tout-à-coup, le tintement d'innombrables petites clochettes rompit le silence céleste et s'amplifiait au fur et à mesure qu'ils avançaient. Mais, attendez... ce n'était pas des petites clochettes, non. Ils pouvaient l'entendre distinctement à présent: c'était le son de milliers de petites voix cristallines qui semblaient venir de toutes parts. Petit-Pierre et Annelise laissèrent tomber leurs mâchoires d'étonnement quand ils comprirent que c'étaient bien les étoiles qui chantaient dans la nuit! Annelise, tout en prendant garde de ne pas perdre l'équilibre de ses bras étendu, tendit l'oreille et finalement arriva à discerner les paroles de la chanson que chantaient les étoiles:

Nous voyons en bas la terre
dans la paix et au repos
Aux enfants de la terre
Sous la couette et bien au chaud

Envoyons notre lumière
Et nos chants. Nous sommes debout
pour toute la nuit entière
n'ayez crainte, on veille sur vous

Alors que nos trois astronautes un peu particuliers se laissaient bercer par ce chant apaisant, ils étaient plongés dans une lueur de plus en plus forte. Elle provenait d'un grand nuage de vapeur blanche et épaisse aux reflets argentés qui s'étalait devant leurs yeux comme une large prairie de coton satiné. Il étincelait d'une telle clarté que les enfants devaient plisser les yeux pour ne pas être éblouis, comme si la lumière de la pleine lune frappait des milliers de diamants sur de la neige. Les enfants n'avaient jamais vu un blanc d'une telle beauté. Il était impossible de déterminer la vraie couleur de ce nuage. Par moment, ils avaient l'impression de remarquer une lueur d'arc-en-ciel aux coin des yeux, mais dès qu'on essayait de l'attraper du regard, la lueur se dérobait. Le nuage était également très large et très épais et malgré son épaisseur on pouvait voir à travers comme un voile léger. Annelise et Petit-Pierre n'avaient jamais rien vu d'aussi beau et en oublièrent totalement le chant des étoiles.
Plus notre trio s'approchait de ce nuage suspendu en plein espace, plus ils pouvaient voir les choses étranges qui s'y trouvaient. Des centaines de milliers de petites chaises étaient rassemblées dans un ordre bien étudié face à un pupitre, exactement comme à l'école. A côté du pupitre pendouillait une belle corde épaisse tissée de fil d'or, terminée par un pompon et si on suivait la corde pour voir où elle était accrochée, le regard se perdait dans les hauteurs insondables du ciel. Sur le côté était monté un gros tambour majestueux, flanqué d'un énorme télescope scintillant de la même couleur argentée et blanche que le nuage tout entier. Derrière le pupitre un petit chemin de brume menait vers une colline sur laquelle se dressait une hutte blanche toute mignonne au toit rose clair. On aurait dit une étable pour moutons. Elle était encerclée par une petite clôture si gracieuse qu'on aurait dit qu'elle était faite en porcelaine.
Où étaient-ils donc arrivés ? Et à quoi pouvait bien servir cette corde qui pendait du ciel ? Et pourquoi il y avait autant de chaises ? Tout cela et plus encore, vous l'apprendrez bientôt.

Chapitre 2: Dans la chambre des enfants


Pauvre Monsieur Bourdon : le voilà, le dernier descendant de la famille des Bourdon, entré dans la chambre des enfants, dont il ne savait absolument rien. Etaient-ce des petits diablotins qui s'amusaient à torturer les pauvres insectes ou étaient-ce des petits chérubins au coeur tendre ? Il n'en savait rien ! Et ce n'est certainement pas en son état d'ivresse avancée que Monsieur Bourdon avait une idée claire de quoi que ce soit. Ses pères et grands-pères avaient toujours pris la précaution d'observer longuement les enfants qu'ils jugeaient assez gentils pour les emmener sur ce périlleux voyage vers la lune. Ils étudiaient leur comportement envers les bêtes et envers les humains et les surveillaient minutieusement pour évaluer leur caractère et leurs qualités de coeur. Malheureusement, leurs missions d'observation s'étaient souvent soldées par une patte ou une aile arrachée ou pire encore, une antenne arrachée, sort funeste que connut son dernier oncle. Sans ses antennes, il ne pouvait plus s'orienter et heurta de plein fouet une épine. C'est ainsi qu'était mort le dernier membre de la famille de Monsieur Bourdon. Monsieur Bourdon, quant à lui, n'avait fait aucune étude préalable sur ces enfants qui dormaient dans cette chambre.

Il était encore un peu sonné par les autres fenêtres que son vol peu maîtrisé avait cognées, avant de tomber sur celle de la chambre à coucher des enfants. Prenant son élan pour la quatrième fois, Monsieur Bourdon fut pris par surprise lorsque son esprit embrumé par les vapeurs du Pâquerettini se rendit compte qu'au lieu de se cogner une nouvelle fois contre la fenêtre, il était passé par la fenêtre. Ne rencontrant alors pas d'obstacle, la force de son élan le propulsa en plein milieu de la pièce, tout médusé et désorienté. Lorsque lentement ses esprits revenaient à lui, il regardait autour de lui et dut constater avec effroi où il avait atterri: juste à sa droite dormaient dans un grand lit les enfants de la maison. Le choc et la surprise le dessaoulèrent un peu, ce qui lui permit de prendre la première bonne décision depuis le début de son escapade: déguerpir au plus vite! Il s'apprêta à reprendre son envol au moment où il remarqua qu'il avait perdu son violon lors de la chute. Son archet était toujours coincé sous son aile droite, mais du violon : aucune trace.

– “Pas question de partir sans mon violon !”, pensa-t-il avec fermeté. Il plissa les yeux pour mieux repérer l'instrument dans l'obscurité de la chambre quand tout à coup un rayon de pleine lune passa à travers la fenêtre et fit étinceler un objet non loin à la droite de Monsieur Bourdon.
– “Mon violon! Je reconnais sa belle couleur argentée!” Il fit un grand bond vers la droite en direction de l'objet étincelant et Bing! Bang! Bongboum! Un boucan épouvantable résonna dans toute la chambre. Il avait trébuché sur tout une mise en scène de figurines qui représentaient les animaux de la ferme. Et comme des dominos, elles tombaient toutes les unes après les autres en s'entrechoquant et en amplifiant le fracas.

Glacé par la peur, Monsieur Bourdon jeta un regard inquiet vers le lit des enfants et dut constater avec angoisse que les enfants n'y étaient plus ! Son coeur se mit à battre la chamade, quand tout à coup une grande ombre plongeait la chambre obscure dans la noirceur la plus totale, comme si d'épais nuages avaient caché la lumière de la pleine lune. Grelottant de terreur, il leva les yeux et son sang n'en fit qu'un tour: ce n'étaient pas les nuages qui jetaient l'ombre, mais deux têtes d'enfants qui se penchaient vers lui !

Immédiatement, Monsieur Bourdon se laissa tomber à la renverse pour faire le mort. C'était une astuce qui avait fait ses preuves chez les hannetons en cas de danger. Ils faisaient semblant d'être déjà mort pour que les humains n'aient plus envie de les écraser ou de leur arracher une patte, ou les antennes, ou les ailes. A travers ses yeux entr'ouverts Monsieur Bourdon aperçut avec horreur que la main du garçon s'approchait de lui quant tout à coup, une lumière éblouissante fendit la noirceur de l'obscurité. La porte de la chambre s'était brusquement ouverte et une maman inquiète d'avoir entendu du bruit entrait d'un pas amorti dans la chambre.
– “Qu'est-ce qui se passe ici, mes chéris ?” La maman avait une voie douce et pleine d'affection.
– “Oh, rien de grave maman. Un petit hanneton a renversé nos figurines d'animaux de la ferme.”, répondirent les enfants en choeur.
– “Et bien, laissez le pauvre hanneton tranquille et hop au lit. Vous vous en occuperez demain de vos jouets”, la maman prit les enfants par la main et les aida à regrimper dans leur lit en veillant bien à ce qu'ils soient couverts pour ne pas avoir froid. Elle leur fit un baiser tendre sur le front et s'approcha de la porte pour quitter la chambre.
– “Maman ?”, demanda la petite fille.
– “Oui, Annelise ?”
– “Tu peux nous chanter une chanson ?”
– “Bien sûr mes petits. Si vous me promettez de bien dormir après.”, dit la maman tendrement.
– “PROMIS!”, s'exclamèrent les enfants.

La maman s'assit au bord de leur lit et se mit à chanter d'une voix si jolie qu'on aurait dit que la lune s'était un peu rapprochée de la fenêtre pour prêter l'oreille.
Monsieur Bourdon, toujours sur le dos en plein milieu des figurines, n'en croyait pas ses oreilles. La chanson que la maman chantait à ses enfants n'était rien d'autre que sa propre ballade. La ballade qui parle de la tragédie de son aïeul, le grand-père Bourdon et que tous les Bourdons chantaient depuis des générations. Je dois vous dire que Monsieur Bourdon n'était pas peu fier que l'histoire de sa famille était connue même des humains. Rassuré, il se laissait bercer par la voix de la maman qui était aux oreilles ce que le miel est à la langue. Quand elle eut terminé, elle quitta la chambre d'un pas discret pour ne pas réveiller les enfants. Monsieur Bourdon poussa un grand soupir. Il l’avait échappé belle ! « Quels monstres. », pensa-t-il en lorgnant vers le lit des enfants, « Ils voulaient certainement m’arracher une antenne… ».

Essayez de ne pas trop lui en tenir rigueur s’il n’envisageait même pas une autre possibilité. Vous savez, jusque-là, ses expériences au contact d’enfants n’étaient pas des plus heureuses. Ils le chassaient à coup de pichenette, à coup de balai ou de pieds. Certains cherchaient même à lui arracher d’autres jambes ou les ailes ou à l’écraser. Bien sûr, je sais bien que vous n’êtes pas de cette trempe qui maltraite les autres êtres vivants, mais il n’empêche que Mr Bourdon avait perdu confiance, confiance en les enfants et même confiance en la douceur de la vie qui parfois frappe à notre porte que Mr Bourdon ne prenait même plus la peine d’ouvrir par peur d’être déçu.

Tout en ressassant la peine que d’autres enfants lui avaient infligée par le passé, il essaya de se relever. Il faut savoir qu’il est très dangereux pour un hanneton de se retrouver couché sur le dos, car il ne peut plus se remettre sur pattes tout seul. Heureusement qu'il était tombé en plein milieu des figurines dont il pouvait se servir pour se hisser sur pattes. Il lissa quelque peu le duvet de ses ailes et reboutonna sa redingote. La lune éclairait bien la chambre maintenant et il lui suffit un regard à la ronde pour retrouver l'endroit où avait atterri son violon. Bizarrement, il n'était pas du tout là où Monsieur Bourdon avait vu l'objet étincelant avant sa mésaventure avec les figurines. Il s'agissait en fait d'une belle étoile en papier aluminium que les enfants ont dû confectionner pour décorer le sapin de Noël. Son violon, lui, se trouvait juste en bas de la fenêtre. Il décida de marcher jusqu'à la fenêtre, plutôt que de voler, car il n'avait toujours pas entièrement cuvé son alcool de pâquerette. En titubant légèrement entre les figurines de vaches, de cochons, de chèvres et de poules, il réussit tant bien que mal à arriver jusqu'à son violon.
– “Heureusement que ma femme ne me voit pas dans cet état. Comme elle m'aurait sermonné.”, pensa-t-il plus attristé que soulagé. A mesure que l'effet égayant de l’alcool s'estompait et que le chagrin menaçait de repoindre son nez, Monsieur Bourdon chercha un moyen pour se distraire. Il reprit son violon, sortit son archet de sous ses ailes et tenta de se remonter le moral avec une petite chanson dansante typique des hannetons:

“Un, deux, trois – un, deux, trois
une abeille tomba du toit.
Pliff, plaff, plouff – pliff, plaff, plouff;
elle ne sait même pas pourquoi !
Les hannetons pouffent,
Ils lèvent leur verre
Et chantent en chœur cet air.

quatre, cinq, six – quatre, cinq, six
un moustique pique une saucisse
pik, pak, pok – pik, pak, pok
Point de sang qui en jaillisse !
Les hannetons s'moquent
Ils lèvent leur verre
Et chantent en chœur cet air.

Et on reprend... Un, deux, trois – un, deux, trois ...”

Pris par l'allégresse de sa chanson, Monsieur Bourdon se mit à danser et son humeur gaillarde lui fit totalement oublier qu'il était toujours dans la chambre des enfants. Sa terreur n'en fut que plus grande quand soudain, il entendit les éclats de rire enjoués de Petit-Pierre et d'Annelise qui l'observaient depuis un moment déjà. Je dois avouer que les mouvements farfelu que l'alcool prêtait à sa danse auraient fait rire n'importe qui. Monsieur Bourdon, quant à lui, n'avait pas envie de rire du tout. Il ne s'était pas rendu compte que sa chanson avait réveillé les enfants et encore moins qu'ils le regardaient danser.

Normalement, il aurait fait le mort, mais à la vue des visages réjouis qui le fixaient avec des yeux qui en demandaient plus sans briller de cette lueur de malice cruelle qui généralement annonce une chiquenaude ou un coup de chaussure, il prit son courage à deux mains et s'inclina devant les enfants pour les saluer tout en prenant garde de ne pas se baisser au point de les perdre de vue:
– “Monsieur Bourdon est mon nom.”
Les enfants connaissaient les bonnes manières, et se présentèrent également en s'inclinant. Ils avaient du mal à retenir leur insoutenable curiosité, tellement ils avaient la tête pleine de questions.
– “Je peux te caresser?”, demanda Annelise un peu gênée, mais elle avait terriblement envie de toucher cet hanneton qui chante et qui joue du violon.
– “Bien sûr”, répondit Monsieur Bourdon, alors qu'il n'était pas sûr du tout. Il s’étonna d’ailleurs de lui-même d’avoir si promptement répondu favorablement. Il s'empressa donc d'ajouter: “Si tu ne m'arraches pas une patte...”
– “Jamais je ferais ça !” dit Annelise effrayée et un peu indignée que le petit hanneton puisse penser qu'elle serait capable d'une chose si terrible. Du coup, elle n'osa plus le toucher. Monsieur Bourdon, sentant la sincérité de la petite fille, fut soulagé et l'encouragea :
– “Vas-y, vas-y, n'aie pas peur. Tiens, regarde comme le duvet de ma carapace est doux.”
Annelise tendit le petit doigt et caressa la carapace qui recouvrait les ailes des hannetons.
– “Hihi, ça chatouille!”, dit-elle en retirant sa main.
– “Il est magnifique ton violon, Monsieur Bourdon.”, s'émerveilla Petit-Pierre.
Fier comme un pou, Monsieur Bourdon leur racontait l'histoire du grillon Stridule et comment il lui avait sauvé la vie. Puis il leur raconta l'histoire de sa femme, comment elle était morte, mangée par une poule, comment il s'est installé sur le grand saule etc. Et pendant qu'il racontait sa vie, Petit-Pierre ne manqua pas de remarquer que le hanneton n'avait plus que cinq pattes. Il savait bel et bien combien de pattes avaient les hannetons normalement. Il attendit alors patiemment que Monsieur Bourdon finît son histoire et demanda:
– “Mais vous n'avez plus que cinq pattes, Monsieur Bourdon. Comment cela se fait-il,  ça vous fait mal ?”

Monsieur Bourdon le regarda, ahuri. Il ne pouvait pas le croire. Etait-ce vraiment maintenant ? Etait-ce vraiment maintenant le moment tant attendu ? Le moment qu'attendaient des générations entières de Bourdon qui ont tous fini estropiés ou écrasés. Voilà que deux enfants qui semblaient avoir bon coeur, deux enfants qui ne torturaient peut-être pas les petites bêtes, lui demandèrent pourquoi il n'avait plus que cinq pattes. Le corps tout entier de Monsieur Bourdon se mit à trembloter d'un curieux mélange de joie et de désespoir. La tête lui tournait et il faillit tomber à la renverse, mais il se ressaisit, prit une grande inspiration, sortit sa feuille de tilleul qui lui servait de mouchoir et s'épongea le front en sueur en lançant des regards interrogateurs à ces deux enfants qui avaient l'air si sage. Mais sa méfiance acquise à travers de nombreuses épreuves douloureuses avec les enfants commanda à sa raison de garder sa réserve. Il s'éclaircit la gorge et d'une mine mystérieuse légèrement empruntée il répondit:
– “Non, cela ne me fait pas mal. C'est arrivé par une triste et incroyable histoire !”

Bien évidemment, les enfants voulaient tout savoir. Ils apportèrent chacun une chaise et un petit tabouret pour le hanneton, le plaçaient délicatement sur le dessus et s'assirent à ses côtés le plus proche possible, leurs têtes penchées au plus près de leur nouvel ami. Dans la chambre régnait tout à coup un silence de tombeau et Monsieur Bourdon se mit à raconter.

Quand il eut terminé, Petit-Pierre et Annelise le regardaient les yeux chargés d'une grosse larme et pleins de questions. Ils étaient très touchés par cette histoire, et Annelise s’essuyait discrètement les larmes qui lui venaient encore et encore. Petit-Pierre aussi était bouleversé. Il réfléchit un moment, puis sauta brusquement de sa chaise, se planta droit devant Monsieur Bourdon, prit son courage à deux mains et proposa à leur nouvel ami d'aller sur la lune pour récupérer sa sixième patte! Bien sûr, la lune, il avait entendu, était très loin, là-haut quelque part dans les airs, et si on ne savait pas voler, il était certainement impossible d'y aller. Annelise en savait au moins autant sur la lune que son grand frère, elle savait à quel point elle est haute, même plus haute que les plus hautes montagnes derrière la forêt. Elle admirait le courage de son frère, mais s'inquiétait d'aller si haut alors qu'ils ne savaient pas voler.

Mais Monsieur Bourdon savait voler! Et il savait aussi que cela n'allait poser aucun problème aux enfants de voler, si seulement ils avaient vraiment la volonté ferme de l'aider. C'est ainsi que le dit la tradition transmise par son père et ses grands-pères: une fois que l'on a trouvé les deux enfants au bon coeur et qu'ils ont pris la décision ferme d'aider, alors les Bourdon pourront leur apprendre à voler.

Le hanneton eut à peine fini de leur faire part de cette tradition qu'Annelise et Petit-Pierre se tapaient frénétiquement dans les mains de joie. Alors cela, ils n'allaient le manquer pour rien au monde. Apprendre à voler! Quelle merveille! Annelise était si excitée qu'elle ne tenait plus assise sur sa chaise et se mit à piétiner sur place. Petit-Pierre lui aussi riait sans raison et commençait à danser.
– “Allons, allons mes chers enfants, pas trop d'effervescence, voler est un art délicat. Je vais vous le montrer.”
Monsieur Bourdon attrapa son violon, le cala contre son petit cou, et se mit en position pour montrer aux enfants comment voler. Il joua et chanta:

“Jambe droite – jambe gauche
Jambe gauche – jambe droite
A mon appel
Vole, vole, vole
Déploie les ailes.”

Et voilà que le petit hanneton vola à travers toute la chambre et les enfants applaudissaient joyeusement. C'était à leur tour maintenant. Quel moment historique ! Ils se mirent en position, côte à côte, main dans la main, le coeur battant. Monsieur Bourdon se planta devant eux sur son tabouret, reprit son violon et entonna la chanson. Et pendant qu'il chantait, les enfants imitaient les pas étranges que Monsieur Bourdon faisait au rythme de sa musique. Et le moment même où il finit de chanter le dernier verset "A mon appel, vole, vole, vole – déploie les ailes”, Petit-Pierre et Annelise décollèrent du plancher et s'élevaient dans les airs. Oui ! Ils volaient ! Ils volaient dans leur chambre !

Tout d'abord, ils étaient tellement stupéfaits, qu'ils ouvraient grand les yeux et la bouche. Puis leur surprise cédait à un enthousiasme exalté. Annelise ne voulait pas le croire. Elle gloussait et pédalait avec ses jambes suspendues en l'air. Bouillonnant de joie, elle se mit à applaudir … et … plouf. Voilà que frère et soeur retombèrent sur le sol, à plat ventre et lancèrent un regard étonné en direction de Monsieur Bourdon.
– “Ça vient des applaudissements!”, rétorqua-t-il promptement. Bien évidemment, si on voulait voler, il ne fallait pas se taper dans les mains. D'ailleurs, les hannetons non plus ne se tapaient pas dans les mains en plein vol. Malgré quelques petites douleurs aux genoux, les deux enfants se relevèrent vaillamment. Annelise regardait par terre, penaude, puisque c'était elle qui avait commencé à applaudir.
– “Rebelote !”, ordonna le hanneton et entonna déjà la chanson de vol. Les enfants reprirent rapidement leurs positions, imitèrent les mouvements bizarres et dès que retentissait le verset “A mon appel, vole, vole, vole, déploie les ailes”, ils s'élevèrent dans les airs jusqu'en-dessous du plafond. Sauf que cette fois-ci ils se gardaient bien d'applaudir, quand bien même voler les enivrait d'allégresse. Ils maintenaient leurs bras déployés, en équilibre sans gigoter des pieds et tant que Monsieur Bourdon jouait de son violon, ils restaient en l'air. Lorsque s'évanouissait la dernière note de la chanson, ils glissaient doucement vers le bas comme deux plumes jusqu'à retrouver la terre ferme.

C'était merveilleux! L'aventure pouvait commencer.
La lune, pleine et ronde dans le ciel n'attendait plus qu'eux.
– “Nous avons un très long trajet devant nous les enfants, même si la lune semble suspendue juste au-dessus de nos têtes. Emportez quelques provisions pour le voyage.” Petit-Pierre prit quelques pommes qui restaient sur la table, et Annelise sortit du chocolat d'un tiroir.
– “Du chocolat ?”, s'interrogea Monsieur Bourdon. Il s'était toujours demandé comment les humains pouvaient manger quelque chose d'aussi dégoûtant que le chocolat. “Beurk”, pensa-t-il, “Rien ne vaut une bonne feuille de chêne.” Mais il donna bien volontiers son accord. Annelise voulait également emmener sa poupée et Petit-Pierre avait du mal à se séparer de son pantin qui le suivait partout. Monsieur Bourdon n'était pas particulièrement enchanté à l'idée de trimbaler des jouets, mais finalement il se disait qu'on ne savait jamais à quoi les choses pouvaient servir. Petit-Pierre s'attachait également son épée en bois.
– “Oui, oui”, approuva le hanneton, et ajouta avec une pointe d'inquiétude: “Qui sait qui nous allons devoir rencontrer là-haut ?” Puis il lança un regard à la ronde et constata qu'ils étaient fin prêts.
– “Allez, les enfants. Que l'aventure commence !” Ils se mirent en rang d'oignon, Monsieur Bourdon prit son violon, entonna la chanson, les enfants faisaient les pas qu'ils avaient appris et tout le monde décolla en direction de la fenêtre qui, comme par magie, s'ouvrait en grand pour les laisser passer. La pelouse sous sa couverture de neige se déployait devant eux et plus ils prenaient de l'altitude, plus la pelouse ressemblait à un ciel parsemé de miliers d'étoiles. C'étaient les vers luisants qui étaient remontés à la surface de la neige pour leur dire au revoir. Et quelques battements d'ailes plus tard Petit-Pierre et Annelise arrivaient à hauteur des cheminées, puis ils dépassaient les cimes des arbres. Ils posèrent alors leur regard sur Monsieur Bourdon qui volait à quelques longueurs devant eux en direction de la lune qui les enveloppait de sa lueur argentée et mystérieuse.

à suivre ...

Chapitre 1: Monsieur Bourdon le hanneton

Je vais vous raconter l'histoire de “Monsieur Bourdon”. Monsieur Bourdon, c'était le nom du gros hanneton qui vivait depuis le printemps dans le jardin devant une maison où vivait une petite famille avec deux enfants. Il avait élu domicile sur une branche du grand saule qui se dressait en plein milieu de la pelouse où avaient poussé les belles pâquerettes cet été. Mais ce soir, au lieu de s'installer sur une des pâquerettes pour chanter sa ballade sur son violon d'argent, Monsieur Bourdon restait à la maison sur sa branche pour admirer le manteau de neige qui depuis quelques jours recouvrait entièrement la pelouse. Oui, c'était l'hiver. On était déjà au mois de décembre. Le 22 décembre pour être précis. Et le 22 décembre n'était pas un jour comme les autres pour Monsieur Bourdon. Oh non ! Vraiment pas comme les autres...

Voyez-vous, Monsieur Bourdon était le dernier descendant d'une famille de hannetons très très célèbres. Tristement célèbres malheureusement. Pourquoi ? Et bien, vous allez le comprendre quand Monsieur Bourdon entonnera sa chanson comme il l'a fait durant toutes les nuits du printemps, de l'été et de l'automne. Même l'arrivée du froid et de la neige ne l'a pas empếché de respecter cette coutume. Les autres hannetons d'ailleurs commençaient à s'en lasser grandement. Ils aimaient bien Monsieur Bourdon, mais depuis la mort de sa femme, Madame Bourdon, il s'était lié d'amitié avec la solutide. Il mangeait seul, il marchait seul et il dormait seul. Il ne participait que rarement à toutes les fêtes que les hannetons célébraient pour toutes les occasions possibles imaginables: la fête des pâquerettes, la fête des premiers bourgons, la fête des fleurs, la fête du lever du soleil, la fête du lever de la lune, la fête de la tombée de la nuit, enfin vous voyez que les hannetons sont un peuple de sacrés fêtards! C'est pourquoi ils préféraient partir en virée pour fêter le début de la nuit, avant que la mélodie de Monsieur Bourdon ne remplisse de chagrin les branchages du grand saule. Il est vrai qu'elle n'est pas gaie sa ballade.

Et ce n'est certainement pas le soir du 22 décembre que Monsieur Bourdon alla déroger à la coutume. Non, car aujourd'hui était un soir spécial. Aujourd'hui était le soir de la tragédie dont parle sa chanson. Une tragédie qui avait frappé la famille de Monsieur Bourdon il y a très longtemps. Les autres hannetons le savaient fort bien et ils étaient déjà partis à la fête avant le lever de la lune. Patiemment, Monsieur Bourdon attendait les premières lueurs de la pleine lune, puis il s'empara de son violon, lissa le duvet de ses ailes et tira sur ses deux belles antennes qui lui étaient d'ailleurs très utiles. Il se mit solennellement debout, cala le violon contre son petit cou, plaçait l'archet sur les cordes d'un geste élégant et resta un moment immobile avec gravité. Puis, son archet commença à caresser les cordes d'une telle tendresse légère que la mélodie semblait s'élever de chaque branche et de chaque feuille du grand saule. C'était comme si le temps s'était arrêté et que le monde n'était plus qu'une seule harmonie douce et triste. Je ne peux pas vous le dire avec certitude, mais j'ai même cru voir des petites larmes perler sur les feuilles du grand saule. Puis Monsieur Bourdon entonna sa chanson. Pour ne pas trop vous faire pleurer, je préfère ne pas vous la chanter. Mais je me dois quand-même de vous raconter la tragédie dont parle la chanson de Monsieur Bourdon, sinon vous ne comprendrez pas pourquoi cette soirée du 22 décembre était si importante pour lui.

Comme je vous l'ai déjà dit, Monsieur Bourdon était l'arrière-arrière-arrière-arrière petit-fils d'un hanneton devenu célèbre par le malheur qui est arrivé à lui et à toute sa famille. Cet arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père – enfin je ne sais plus exactement combien il y a d'”arrières”, même Monsieur Bourdon a arrêté de les compter – en tout cas, cet aïeul de Monsieur Bourdon venait juste de se marier. C'était un 22 décembre il y a fort fort longtemps. Le grand-père Bourdon et sa jeune épouse gambadaient joyeusement sur la grande pelouse non loin de la forêt, pour jouer avec les cyclamens et les roses de Noël dont les pétales flottaient sur l'océan de neige qui avait inondé les prés depuis le début de l'hiver. Ils ne savaient pas encore qu'un grand malheur allait leur arriver ce jour-là. Jouer au grand air frais ouvre l'appétit, et ayant beaucoup mangé, ils se reposèrent à la tombée de la nuit sur la branche d'un majestueux bouleau. En tant que jeunes mariés, ils avaient beaucoup de choses à se dire, ils rigolaient et se racontaient des histoires, ils étaient tellement occupés avec eux-mêmes, qu'ils ne se rendaient même pas compte qu'un géant, méchant et pilleur, s'approchait de leur arbre. Ils ne voyaient pas non plus que ce malotru portait une grande hache sur son épaule pour abattre et voler l'arbre qui servait de repos à nos deux hannetons. Mais ces deux-là étaient profondément absorbés dans leur discussion et quand soudainement un grand coup de hache mit l'arbre à terre, ils sursautèrent de peur. Il se trouve que le méchant géant avait frappé si fort qu'il avait arraché une patte à l'arrière-grand-père de Monsieur Bourdon. Les jeunes mariés tombèrent de leur branche, se retrouvèrent par terre sur le dos et perdirent connaissance. Quand ils s'étaient réveillés, le malheur était grand. “Ma patte, chérie, ma sixième patte ! Le géant m'a arraché ma sixième patte. Voilà que je n'en ai plus que cinq !”, s'écria l'aïeul de Monsieur Bourdon. Madame Bourdon fixa la patte absente, les yeux mouillés de larmes.

Mais ils avaient à peine le temps de se lamenter que soudainement, une lumière éblouissante et douce les enveloppait d'une tendre caresse. Ils se sentaient enlacés par des bras invisibles et apaisants qui les mit en apesanteur, comme si le monde autour d'eux avait disparu. Puis, tout à coup, comme née de cette lumière, se tenait devant eux une femme, belle comme la pleine lune, drapée d'une longue robe noire comme la nuit aux reflets d'un bleu chatoyant. Elle portait en couronne une magnifique étoile dont les rayons envoyaient dans toutes les directions une lumière d'un blanc argenté si pur et si soyeux qu'on aurait aimé s'y baigner. D'une voix cristalline et douce qui semblait s'élever de toutes parts, la femme leur dit: “N'ayez crainte, le géant est puni pour son crime contre la forêt et ses habitants. Je suis la fée de la nuit. Je ai vu ses méfaits depuis la lune. Il a été banni sur le mont le plus haut de la lune où il doit porter tout le bois qu'il a abattu jusqu'au sommet le plus haut de la montagne. Ses méfaits sont tellement nombreux qu'il a du bois à porter pour une éternité.” Mais le grand-père Bourdon s'écria: “Mais où est ma patte ? Ma petite sixième patte ?”. La fée posa un regard bienveillant sur le petit hanneton et répondit d'une voix qui faisait disparaître tous les chagrins: “Je suis navré pour ta patte, mon cher hanneton. Elle a dû rester accrochée sur l'arbre. Seul le géant aurait pu vous rendre votre patte, mais il se trouve maintenant sur la lune et sa peine a été prononcée. Il doit la purger. Il est devenu l'Homme de la lune.” La femme du grand-père Bourdon éclata en sanglots, car elle savait que désormais tous ses enfants et les enfants de ses enfants ne naîtront plus qu'avec cinq pattes au lieu de six. Pleine de compassion, la fée leur tint ces paroles : “Ne perdez pas espoir, gentils hannetons. Il existe un moyen pour toi de récupérer ta patte. Il vous faudra trouver deux enfants au bon cœur, deux enfants qui n'ont jamais fait souffrir aucune bête. Si tu trouves ces enfants, et qu'ils sont déterminés à t'aider, alors tu pourras aller sur la lune avec eux pour récupérer ta patte.” Cette perspective réconfortait un peu les arrière-grands-parents de Monsieur Bourdon.

Leur histoire s'est répandue comme un feu de paille parmi tous les hannetons, mais aussi parmi les grillons, les fourmis et les abeilles. Même les moustiques et les papillons en avaient entendu parler. Même les lapins, les chevreuils, les sangliers et les renards. La famille de Monsieur Bourdon était devenue célèbre, d'autant plus qu'elle était respectée et bien aimée de tous. Et depuis ce jour fatidique, tous les Bourdons ne naissaient plus qu'avec cinq pattes, ce qui leur donnait beaucoup de malheur, car ils se faisaient toujours écraser quand ils entraient dans les maisons pour demander aux enfants de les accompagner sur la lune. Ou alors c'était la bonne qui les balayait et les jetait dehors, si elle aussi ne les écrasait pas d'un coup de chaussure. C'était la malédiction de la famille Bourdon. Aucun Bourdon n'avait trouvé jusque-là des enfants qui n'avaient jamais fait souffrir aucune bête et aucun insecte.

Et ce soir, il ne restait plus que Monsieur Bourdon, le dernier descendant de cette noble famille, seul avec sa chanson et son violon et toujours sans sa sixième patte. Tous les soirs, quand la lune était pleine, il adressait sa chanson à la fée de la nuit, en pensant: “Si seulement elle pouvait apparaître à nouveau pour me dire que le méchant géant a purgé sa peine et qu'il pouvait maintenant me rendre la patte.”

Ces pensées avaient interrompu le chant de Monsieur Bourdon, mais il continuait de jouer la mélodie sur son violon. Puis, pour s'encourager, il se dit: “Puisque c'est aujourd'hui l'anniversaire de la tragédie qui a frappée mon arrière-grand père, pourquoi est-ce que je ne m'accorderais pas un petit verre d'alcool de pâquerettes?” Aussitôt pensé, aussitôt fait. Monsieur Bourdon cessa de jouer et posa son archet et son violon sur sa branche. C'était un très beau violon. Il était de couleur argent et produisait un son cristallin comme le chant des libellules. C'était un cadeau du grillon Stridule. Un jour Monsieur Bourdon avait sauvé la vie à Stridule. Ce tête-en-l'air avait grimpé trop haut dans l'arbre. Pris de vertige, il tomba et faillit s'écraser sur une épine si Monsieur Bourdon ne l'avait pas rattrapé. Pour le remercier de lui avoir sauvé la vie, il lui offrit son plus beau violon.

Mais depuis que Monsieur Bourdon a eu la riche idée de s'accorder un petit verre de Pâquerettini, son intérêt pour le violon disparaissait. Il s'empara de la bouteille et se versa un grand verre. Il fit un geste vers la lune comme pour trinquer avec la fée de la nuit ou avec l'Homme de la lune qui porte toujours depuis si longtemps les lourdes bûches au sommet de la montagne pour purger sa peine. Et quelque part, sur une de ces bûches, reste accrochée la sixième patte. A cette idée, Monsieur Bourdon se versa un deuxième verre, puis un troisième et un quatrième et sans crier gare, le voilà ivre. Tout comme les humains, les insectes aussi sont pris par des idées assez saugrenues et quelque peu téméraires quand c'est l'alcool qui prend les décisions:

- "Mais il y en a des enfants dans cette maison là-bas! Deux même! Je vais vous me les chercher! Née de la fuit..., non ... fée de la nuit, j'arrive! Je vais récupérer ma papatte !”, crut-il penser alors qu'en réalité, il hurlait ses mots à la nuit. D'un coup sec, Monsieur Bourdon chopa son violon et son archet, sauta de sa branche et vola en zigzaguant à travers l'air fendant d'hiver en direction de la maison dont les fenêtres dégageaient la chaleureuse lueur de bougies et d'un feu de cheminée. “Je vais aller les voir ces gamins, moi! Je vais me les mater, moi, ces garnements! S'ils sont cruels avec les hannetons, si eux aussi veulent m'écraser, ou m'arracher mes antennes comme à mon pauvre oncle, je vais leur montrer de quel bois je me chauffe. Je suis un chevalier de l'air.”, s'écria-t-il sans se rendre compte des jurons que lui lançaient les papillons de nuit qu'il avait dérangés dans leur jeu de cache-cache, et il ne s'aperçut pas non plus des grognements des moustiques qui devaient interrompre leur bal nocturne, car un Monsieur Bourdon en état d'ivresse ne calculait plus tellement bien sa trajectoire de vol. Enfin, il s'approchait d'une des fenêtres. Et BANG! N'étant plus vraiment capable de faire la différence entre fenêtre ouverte et fenêtre fermée, il se cogna contre trois fenêtres, avant d'en trouver une qui était entrouverte. Monsieur Bourdon ne savait pas encore à ce moment-là qu'il était entré tout droit dans la fenêtre de la chambre à coucher des enfants...
à suivre ...