20 juin 2017

Chapitre 1: Monsieur Bourdon le hanneton

Je vais vous raconter l'histoire de “Monsieur Bourdon”. Monsieur Bourdon, c'était le nom du gros hanneton qui vivait depuis le printemps dans le jardin devant une maison où vivait une petite famille avec deux enfants. Il avait élu domicile sur une branche du grand saule qui se dressait en plein milieu de la pelouse où avaient poussé les belles pâquerettes cet été. Mais ce soir, au lieu de s'installer sur une des pâquerettes pour chanter sa ballade sur son violon d'argent, Monsieur Bourdon restait à la maison sur sa branche pour admirer le manteau de neige qui depuis quelques jours recouvrait entièrement la pelouse. Oui, c'était l'hiver. On était déjà au mois de décembre. Le 22 décembre pour être précis. Et le 22 décembre n'était pas un jour comme les autres pour Monsieur Bourdon. Oh non ! Vraiment pas comme les autres...

Voyez-vous, Monsieur Bourdon était le dernier descendant d'une famille de hannetons très très célèbres. Tristement célèbres malheureusement. Pourquoi ? Et bien, vous allez le comprendre quand Monsieur Bourdon entonnera sa chanson comme il l'a fait durant toutes les nuits du printemps, de l'été et de l'automne. Même l'arrivée du froid et de la neige ne l'a pas empếché de respecter cette coutume. Les autres hannetons d'ailleurs commençaient à s'en lasser grandement. Ils aimaient bien Monsieur Bourdon, mais depuis la mort de sa femme, Madame Bourdon, il s'était lié d'amitié avec la solutide. Il mangeait seul, il marchait seul et il dormait seul. Il ne participait que rarement à toutes les fêtes que les hannetons célébraient pour toutes les occasions possibles imaginables: la fête des pâquerettes, la fête des premiers bourgons, la fête des fleurs, la fête du lever du soleil, la fête du lever de la lune, la fête de la tombée de la nuit, enfin vous voyez que les hannetons sont un peuple de sacrés fêtards! C'est pourquoi ils préféraient partir en virée pour fêter le début de la nuit, avant que la mélodie de Monsieur Bourdon ne remplisse de chagrin les branchages du grand saule. Il est vrai qu'elle n'est pas gaie sa ballade.

Et ce n'est certainement pas le soir du 22 décembre que Monsieur Bourdon alla déroger à la coutume. Non, car aujourd'hui était un soir spécial. Aujourd'hui était le soir de la tragédie dont parle sa chanson. Une tragédie qui avait frappé la famille de Monsieur Bourdon il y a très longtemps. Les autres hannetons le savaient fort bien et ils étaient déjà partis à la fête avant le lever de la lune. Patiemment, Monsieur Bourdon attendait les premières lueurs de la pleine lune, puis il s'empara de son violon, lissa le duvet de ses ailes et tira sur ses deux belles antennes qui lui étaient d'ailleurs très utiles. Il se mit solennellement debout, cala le violon contre son petit cou, plaçait l'archet sur les cordes d'un geste élégant et resta un moment immobile avec gravité. Puis, son archet commença à caresser les cordes d'une telle tendresse légère que la mélodie semblait s'élever de chaque branche et de chaque feuille du grand saule. C'était comme si le temps s'était arrêté et que le monde n'était plus qu'une seule harmonie douce et triste. Je ne peux pas vous le dire avec certitude, mais j'ai même cru voir des petites larmes perler sur les feuilles du grand saule. Puis Monsieur Bourdon entonna sa chanson. Pour ne pas trop vous faire pleurer, je préfère ne pas vous la chanter. Mais je me dois quand-même de vous raconter la tragédie dont parle la chanson de Monsieur Bourdon, sinon vous ne comprendrez pas pourquoi cette soirée du 22 décembre était si importante pour lui.

Comme je vous l'ai déjà dit, Monsieur Bourdon était l'arrière-arrière-arrière-arrière petit-fils d'un hanneton devenu célèbre par le malheur qui est arrivé à lui et à toute sa famille. Cet arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père – enfin je ne sais plus exactement combien il y a d'”arrières”, même Monsieur Bourdon a arrêté de les compter – en tout cas, cet aïeul de Monsieur Bourdon venait juste de se marier. C'était un 22 décembre il y a fort fort longtemps. Le grand-père Bourdon et sa jeune épouse gambadaient joyeusement sur la grande pelouse non loin de la forêt, pour jouer avec les cyclamens et les roses de Noël dont les pétales flottaient sur l'océan de neige qui avait inondé les prés depuis le début de l'hiver. Ils ne savaient pas encore qu'un grand malheur allait leur arriver ce jour-là. Jouer au grand air frais ouvre l'appétit, et ayant beaucoup mangé, ils se reposèrent à la tombée de la nuit sur la branche d'un majestueux bouleau. En tant que jeunes mariés, ils avaient beaucoup de choses à se dire, ils rigolaient et se racontaient des histoires, ils étaient tellement occupés avec eux-mêmes, qu'ils ne se rendaient même pas compte qu'un géant, méchant et pilleur, s'approchait de leur arbre. Ils ne voyaient pas non plus que ce malotru portait une grande hache sur son épaule pour abattre et voler l'arbre qui servait de repos à nos deux hannetons. Mais ces deux-là étaient profondément absorbés dans leur discussion et quand soudainement un grand coup de hache mit l'arbre à terre, ils sursautèrent de peur. Il se trouve que le méchant géant avait frappé si fort qu'il avait arraché une patte à l'arrière-grand-père de Monsieur Bourdon. Les jeunes mariés tombèrent de leur branche, se retrouvèrent par terre sur le dos et perdirent connaissance. Quand ils s'étaient réveillés, le malheur était grand. “Ma patte, chérie, ma sixième patte ! Le géant m'a arraché ma sixième patte. Voilà que je n'en ai plus que cinq !”, s'écria l'aïeul de Monsieur Bourdon. Madame Bourdon fixa la patte absente, les yeux mouillés de larmes.

Mais ils avaient à peine le temps de se lamenter que soudainement, une lumière éblouissante et douce les enveloppait d'une tendre caresse. Ils se sentaient enlacés par des bras invisibles et apaisants qui les mit en apesanteur, comme si le monde autour d'eux avait disparu. Puis, tout à coup, comme née de cette lumière, se tenait devant eux une femme, belle comme la pleine lune, drapée d'une longue robe noire comme la nuit aux reflets d'un bleu chatoyant. Elle portait en couronne une magnifique étoile dont les rayons envoyaient dans toutes les directions une lumière d'un blanc argenté si pur et si soyeux qu'on aurait aimé s'y baigner. D'une voix cristalline et douce qui semblait s'élever de toutes parts, la femme leur dit: “N'ayez crainte, le géant est puni pour son crime contre la forêt et ses habitants. Je suis la fée de la nuit. Je ai vu ses méfaits depuis la lune. Il a été banni sur le mont le plus haut de la lune où il doit porter tout le bois qu'il a abattu jusqu'au sommet le plus haut de la montagne. Ses méfaits sont tellement nombreux qu'il a du bois à porter pour une éternité.” Mais le grand-père Bourdon s'écria: “Mais où est ma patte ? Ma petite sixième patte ?”. La fée posa un regard bienveillant sur le petit hanneton et répondit d'une voix qui faisait disparaître tous les chagrins: “Je suis navré pour ta patte, mon cher hanneton. Elle a dû rester accrochée sur l'arbre. Seul le géant aurait pu vous rendre votre patte, mais il se trouve maintenant sur la lune et sa peine a été prononcée. Il doit la purger. Il est devenu l'Homme de la lune.” La femme du grand-père Bourdon éclata en sanglots, car elle savait que désormais tous ses enfants et les enfants de ses enfants ne naîtront plus qu'avec cinq pattes au lieu de six. Pleine de compassion, la fée leur tint ces paroles : “Ne perdez pas espoir, gentils hannetons. Il existe un moyen pour toi de récupérer ta patte. Il vous faudra trouver deux enfants au bon cœur, deux enfants qui n'ont jamais fait souffrir aucune bête. Si tu trouves ces enfants, et qu'ils sont déterminés à t'aider, alors tu pourras aller sur la lune avec eux pour récupérer ta patte.” Cette perspective réconfortait un peu les arrière-grands-parents de Monsieur Bourdon.

Leur histoire s'est répandue comme un feu de paille parmi tous les hannetons, mais aussi parmi les grillons, les fourmis et les abeilles. Même les moustiques et les papillons en avaient entendu parler. Même les lapins, les chevreuils, les sangliers et les renards. La famille de Monsieur Bourdon était devenue célèbre, d'autant plus qu'elle était respectée et bien aimée de tous. Et depuis ce jour fatidique, tous les Bourdons ne naissaient plus qu'avec cinq pattes, ce qui leur donnait beaucoup de malheur, car ils se faisaient toujours écraser quand ils entraient dans les maisons pour demander aux enfants de les accompagner sur la lune. Ou alors c'était la bonne qui les balayait et les jetait dehors, si elle aussi ne les écrasait pas d'un coup de chaussure. C'était la malédiction de la famille Bourdon. Aucun Bourdon n'avait trouvé jusque-là des enfants qui n'avaient jamais fait souffrir aucune bête et aucun insecte.

Et ce soir, il ne restait plus que Monsieur Bourdon, le dernier descendant de cette noble famille, seul avec sa chanson et son violon et toujours sans sa sixième patte. Tous les soirs, quand la lune était pleine, il adressait sa chanson à la fée de la nuit, en pensant: “Si seulement elle pouvait apparaître à nouveau pour me dire que le méchant géant a purgé sa peine et qu'il pouvait maintenant me rendre la patte.”

Ces pensées avaient interrompu le chant de Monsieur Bourdon, mais il continuait de jouer la mélodie sur son violon. Puis, pour s'encourager, il se dit: “Puisque c'est aujourd'hui l'anniversaire de la tragédie qui a frappée mon arrière-grand père, pourquoi est-ce que je ne m'accorderais pas un petit verre d'alcool de pâquerettes?” Aussitôt pensé, aussitôt fait. Monsieur Bourdon cessa de jouer et posa son archet et son violon sur sa branche. C'était un très beau violon. Il était de couleur argent et produisait un son cristallin comme le chant des libellules. C'était un cadeau du grillon Stridule. Un jour Monsieur Bourdon avait sauvé la vie à Stridule. Ce tête-en-l'air avait grimpé trop haut dans l'arbre. Pris de vertige, il tomba et faillit s'écraser sur une épine si Monsieur Bourdon ne l'avait pas rattrapé. Pour le remercier de lui avoir sauvé la vie, il lui offrit son plus beau violon.

Mais depuis que Monsieur Bourdon a eu la riche idée de s'accorder un petit verre de Pâquerettini, son intérêt pour le violon disparaissait. Il s'empara de la bouteille et se versa un grand verre. Il fit un geste vers la lune comme pour trinquer avec la fée de la nuit ou avec l'Homme de la lune qui porte toujours depuis si longtemps les lourdes bûches au sommet de la montagne pour purger sa peine. Et quelque part, sur une de ces bûches, reste accrochée la sixième patte. A cette idée, Monsieur Bourdon se versa un deuxième verre, puis un troisième et un quatrième et sans crier gare, le voilà ivre. Tout comme les humains, les insectes aussi sont pris par des idées assez saugrenues et quelque peu téméraires quand c'est l'alcool qui prend les décisions:

- "Mais il y en a des enfants dans cette maison là-bas! Deux même! Je vais vous me les chercher! Née de la fuit..., non ... fée de la nuit, j'arrive! Je vais récupérer ma papatte !”, crut-il penser alors qu'en réalité, il hurlait ses mots à la nuit. D'un coup sec, Monsieur Bourdon chopa son violon et son archet, sauta de sa branche et vola en zigzaguant à travers l'air fendant d'hiver en direction de la maison dont les fenêtres dégageaient la chaleureuse lueur de bougies et d'un feu de cheminée. “Je vais aller les voir ces gamins, moi! Je vais me les mater, moi, ces garnements! S'ils sont cruels avec les hannetons, si eux aussi veulent m'écraser, ou m'arracher mes antennes comme à mon pauvre oncle, je vais leur montrer de quel bois je me chauffe. Je suis un chevalier de l'air.”, s'écria-t-il sans se rendre compte des jurons que lui lançaient les papillons de nuit qu'il avait dérangés dans leur jeu de cache-cache, et il ne s'aperçut pas non plus des grognements des moustiques qui devaient interrompre leur bal nocturne, car un Monsieur Bourdon en état d'ivresse ne calculait plus tellement bien sa trajectoire de vol. Enfin, il s'approchait d'une des fenêtres. Et BANG! N'étant plus vraiment capable de faire la différence entre fenêtre ouverte et fenêtre fermée, il se cogna contre trois fenêtres, avant d'en trouver une qui était entrouverte. Monsieur Bourdon ne savait pas encore à ce moment-là qu'il était entré tout droit dans la fenêtre de la chambre à coucher des enfants...
à suivre ...

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