20 juin 2017

Chapitre 3: En route

“Ça alors!”, s'exclama le hanneton de la famille des Zourdon, arrêtant subitement son jeu de contrebasse, ce qui perturbait la bonne mesure du concert que les autres hannetons tenaient sous le châtaignier tous les soirs. “Regardez donc tous là-haut”, dit-il à ses compères mécontents de devoir interrompre leur jeu. Mais puisque les hannetons sont curieux par nature, ils regardèrent tous dans la direction où pointait l'archet de Monsieur Zourdon. Il faut le dire, le spectacle qui s'offrait à leurs yeux ébahis n'était pas des plus ordinaires: deux enfants en plein vol derrière un hanneton qui jouait du violon en chantant. “Ce gros Monsieur Bourdon! A-t-il donc enfin réussi à trouver des enfants prêts à l'accompagner sur la lune ?”, commenta Monsieur Gourdon, un autre contrebassiste. “Allons-y les hannetons, continuons de jouer en son honneur.”, proposa Madame Fourdon, qui jouait le tuba et qui avait toujours été très émue par le sort de la famille des Bourdons. Alors tous ensemble, ils reprenaient leur mélodie en honneur à Monsieur Bourdon, qui était déjà bien trop haut dans les airs pour que la mélodie lui vînt aux oreilles.
Les chemises de nuit des enfants flottaient au gré du vent hivernal qui, très étrangement, ne leur causait aucune sensation désagréable de froid. Ceci dit, Annelise et Petit-Pierre étaient beaucoup trop concentrés sur leur vol pour s'en étonner. Ils ont d'ailleurs failli heurter de plein fouet un couple de papillons de nuits qui se regardaient amoureusement dans les yeux sans faire attention où ils volaient.
Monsieur Bourdon les devança toujours, le violon coinçé sous sa nuque, chantant infatiguablement l'air de vol en maintenant le cap sur la lune. Bientôt ils allaient passer au dessus du grand lac à l'orée de la forêt. L'eau muette était noire comme de l'encre et reflétait les rayons argentés de la lune. Les grosses carpes qui habitaient dans ce lac regardaient avec étonnement à travers l'eau vers le ciel. “Oh”, pensa grand-père Carpe, “Quels drôles de canards qui volent dans le ciel ce soir.” Il prenait tout ce qui volait pour des canards! La petite biche Minouche qui habitait à côté du lac avec sa maman, était tout aussi intriguée par ce qui volait là-haut: “Regarde, maman, elles sont étranges ces chauves-souris dans le ciel.” Mais la maman reconnut immédiatement le hanneton Bourdon. Elle avait l'ouïe fine et elle entendait tout ce qui se racontait dans la forêt. “Mais non, ma chérie, c'est le hanneton Bourdon qui vole jusqu'à la lune avec deux enfants.”
– “Ils veulent la manger la lune?”, demanda Minouche, ingénue. Elle pensait vraiment qu'on puisse la manger, car la lune ressemblait beaucoup aux fleurs qu'elle mangeait. “Mais non, on ne peut pas manger la lune, Minouche.”, répondit la mère en n'ajoutant rien, puisque sa fille était encore bien trop petite pour comprendre la fameuse histoire de la patte d'hanneton et du méchant géant qui devint l'Homme de la lune.
Monsieur Bourdon, Petit-Pierre et Annelise volaient toujours plus vite et toujours plus haut. La maison, la forêt et le lac étaient loin loin en-dessous de leurs pieds. Ils volaient tellement haut qu'on pouvait déjà voir les collines qui mènent à la grande chaîne de montagnes qui se trouvait enlacée par des volutes soyeuses de brouillard scintillant de milliers de petites paillettes d'argent. Et puis c'était toute la terre qui s'étendait sous eux, incommensurablement profonde, dans la nuit noire et silencieuse, avec tous ses pays et ses mers, notre chère mère la terre profondément endormie.
Le coeur des enfants battait la chamade, mais ils gardaient vaillament leurs bras écartés et ne faisaient aucun faux mouvement. Monsieur Bourdon chantait toujours sa chanson. C'était très étrange de voir les étoiles depuis là-haut. Elles n'étaient pas comme quand on les voit depuis son jardin. On aurait dit qu'ils avaient des petits visages gentils, aux yeux rieurs, bordés de petites bouclettes argentées. Plus ils s'éloignaient de la terre et s'enfonçaient dans le vaste espace céleste, plus il y avait d'étoiles. Depuis la terre, on ne pouvait voir que les grandes, mais ici-haut il y en avait mille fois plus, des plus petites jusqu'aux plus grandes. Tout-à-coup, le tintement d'innombrables petites clochettes rompit le silence céleste et s'amplifiait au fur et à mesure qu'ils avançaient. Mais, attendez... ce n'était pas des petites clochettes, non. Ils pouvaient l'entendre distinctement à présent: c'était le son de milliers de petites voix cristallines qui semblaient venir de toutes parts. Petit-Pierre et Annelise laissèrent tomber leurs mâchoires d'étonnement quand ils comprirent que c'étaient bien les étoiles qui chantaient dans la nuit! Annelise, tout en prendant garde de ne pas perdre l'équilibre de ses bras étendu, tendit l'oreille et finalement arriva à discerner les paroles de la chanson que chantaient les étoiles:

Nous voyons en bas la terre
dans la paix et au repos
Aux enfants de la terre
Sous la couette et bien au chaud

Envoyons notre lumière
Et nos chants. Nous sommes debout
pour toute la nuit entière
n'ayez crainte, on veille sur vous

Alors que nos trois astronautes un peu particuliers se laissaient bercer par ce chant apaisant, ils étaient plongés dans une lueur de plus en plus forte. Elle provenait d'un grand nuage de vapeur blanche et épaisse aux reflets argentés qui s'étalait devant leurs yeux comme une large prairie de coton satiné. Il étincelait d'une telle clarté que les enfants devaient plisser les yeux pour ne pas être éblouis, comme si la lumière de la pleine lune frappait des milliers de diamants sur de la neige. Les enfants n'avaient jamais vu un blanc d'une telle beauté. Il était impossible de déterminer la vraie couleur de ce nuage. Par moment, ils avaient l'impression de remarquer une lueur d'arc-en-ciel aux coin des yeux, mais dès qu'on essayait de l'attraper du regard, la lueur se dérobait. Le nuage était également très large et très épais et malgré son épaisseur on pouvait voir à travers comme un voile léger. Annelise et Petit-Pierre n'avaient jamais rien vu d'aussi beau et en oublièrent totalement le chant des étoiles.
Plus notre trio s'approchait de ce nuage suspendu en plein espace, plus ils pouvaient voir les choses étranges qui s'y trouvaient. Des centaines de milliers de petites chaises étaient rassemblées dans un ordre bien étudié face à un pupitre, exactement comme à l'école. A côté du pupitre pendouillait une belle corde épaisse tissée de fil d'or, terminée par un pompon et si on suivait la corde pour voir où elle était accrochée, le regard se perdait dans les hauteurs insondables du ciel. Sur le côté était monté un gros tambour majestueux, flanqué d'un énorme télescope scintillant de la même couleur argentée et blanche que le nuage tout entier. Derrière le pupitre un petit chemin de brume menait vers une colline sur laquelle se dressait une hutte blanche toute mignonne au toit rose clair. On aurait dit une étable pour moutons. Elle était encerclée par une petite clôture si gracieuse qu'on aurait dit qu'elle était faite en porcelaine.
Où étaient-ils donc arrivés ? Et à quoi pouvait bien servir cette corde qui pendait du ciel ? Et pourquoi il y avait autant de chaises ? Tout cela et plus encore, vous l'apprendrez bientôt.

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